Parfums synthétiques ou naturels : on en parle ou pas ?

Quand on vous dit qu’un parfum est synthétique, vous pensez à quoi ? Mauvaise qualité ? Allergie ? En effet, les parfums synthétiques sont souvent montrés du doigt, néanmoins n’oublions pas que la plupart des parfums sont faits de produits naturels ET synthétiques. Ah, bon ?

Patchouli, rose, jasmin… C’est vrai, les marques de parfums ont pour habitude d’axer leur discours autour des ingrédients naturels. Car dans l’esprit des consommateurs c’est la garantie d’un parfum de bonne qualité. Quand on se balade en parfumeries ou en grands magasins, on entend parfois que les parfums sont composés uniquement de produits naturels. Alors que dans la plupart des cas, ce n’est tout simplement pas vrai !

A l’inverse, depuis quelque temps certaines marques  communiquent sur la présence d’ingrédients synthétiques dans leurs parfums. Ambroxan, Hédione, Cashmeran ou encore Coumarine… Et parfois même des ingrédients aux noms compliqués que nous-mêmes sommes obligés de ‘googler’ pour savoir ce que ça peut sentir ;-)

Petit rappel historique : à l’ère de l’apogée de la parfumerie moderne (fin du 19ème siècle), la synthèse a révolutionné la palette du parfumeur en l’élargissant très largement. Cette diversité olfactive a contribué à augmenter la créativité du parfumeur. Un peu comme l’élasthanne permet, quand on le mélange au coton, de créer un pull ou un pantalon super confortable. On schématise, mais c’est vraiment l’idée!

parfums avec synthese revendiquee

Les parfums d’aujourd’hui revendiquent de plus en plus le recours à la synthèse dans leur formule. Ambroxan dans Luna Rossa (Prada), Cetalox seul dans Not a Perfume (Juliette has a gun), Aldéhydes dans Aldehyde 44 (Le Labo), Ethyl Laitone et Cashmeran dans Ile Pourpre (Liquides Imaginaires)

Loin de nous l’idée de dire que le naturel ne sent pas bon (ah, quel bonheur de sentir une essence de santal ou d’ylang!) mais 99,99 % des parfums actuels sont composés d’un mélange d’ingrédients naturels et synthétiques. Qui plus est, un grand nombre de ces produits synthétisés en laboratoire existent dans la nature. La coumarine est l’ingrédient principal de la fève tonka par exemple.

La synthèse permet de reproduire le parfum de fleurs qu’on ne peut pas distiller (muguet, lys, etc.).  Mais aussi de créer des composants qui n’existent pas dans la nature (ou en tout cas qu’on n’a pas encore trouvé à l’état naturel dans une fleur, une plante ou un bois) et qui sentent bon!

« J’adore l’Ambroxan, confie le parfumeur Caroline Malléjac. C’est une note boisée, ambrée, avec un effet ‘homme propre’. L’Ambroxan, c’est presque un parfum à lui tout seul ».

D’ailleurs, certains créateurs l’adorent et l’utilisent en overdose. C’est le cas du parfum Escentric 02 d’Escentric Molecules, où il est le seul composant. La marque branchée Juliette has a gun a utilisé le Cetalox, un cousin de l’Ambroxan, là aussi en solo. D’où l’idée d’appeler sa création : Not A Perfume (« Pas un parfum »).

escentric molecules

Parfums Escentric Molecules. Plus d’infos : www.escentric.com

Eh oui, alors que certains vous montrent des champs de fleurs, d’autres marques s’expriment clairement sur les synthétiques. Parmi les raisons, il y a la volonté d’incarner une image plus avant-gardiste. Comme Escentric Molecules, « parfumerie du futur » créée par Geza Schoen, qui n’hésite pas à valoriser les molécules utilisées en mono-ingrédients. Bizarre ? A vous de tester.

Mais pour d’autres, la raison est tout simplement… qu’ils pensent que naturel et synthétique sont aussi importants et utiles l’un que l’autre. Et pour eux, il est possible d’avoir une approche pédagogique, de dialoguer avec les consommateurs. C’est le cas de Cartier avec son dernier parfum L’Heure Perdue, qui explique que celui-ci est exclusivement composé de matières synthétiques. Pourtant, au nez, on ne dirait pas. On vous en a déjà parlé ici.

Sa créatrice, Mathilde Laurent rappelle souvent qu’opposer le naturel et le synthétique comme bons ou mauvais produits n’a pas vraiment de sens. « La ciguë ou le curare sont des produits naturels, pourtant ce sont des poisons ! ».

jean claude ellena et mathilde laurent

Les parfumeurs Jean-Claude Ellena et Mathilde Laurent

Même volonté de dialoguer avec le consommateur pour Jean-Claude Ellena, d’Hermès. Celui-ci l’a d’ailleurs fait dans plusieurs livres où il parle de son métier, de ses contraintes de créateur… et même de ses formules.

Oui, mais il y a une limite, explique le parfumeur d’Hermès : les consommateurs ne sont pas toujours prêts à l’entendre. Dans une interview au magazine Challenges, il révèle à ce sujet que l’un de ses parfums « à l’odeur si naturelle » est à 99% synthétique ! Mais briser le tabou s’arrête là : il gardera le mystère sur le nom du parfum. Si vous pensez savoir lequel c’est, dites-nous !

Autre initiative originale : Aether,  une nouvelle marque de niche créée par Nicolas Chabot, également à la tête de la Maison Le Galion. Aether est une marque moderne à base d’ingrédients 100 % synthétiques. On retrouve cinq fragrances dont les noms jouent eux aussi ‘la carte du synthétique’ : Ether Oxyde, Citrus Ester, Muskethanol, Carboneum et Rose Alcane.

visuel aether

Alors, synthétique ou naturel ? Les deux assurément. Et puis, ce qui oppose les deux, ce n’est pas toujours le prix comme on le pense d’emblée : certaines molécules coûtent très cher alors que les huiles essentielles d’agrumes sont très bon marché. Bon, c’est vrai aussi, l’iris et le vrai oud sont hors de prix.

Mais de toute façon, aussi belles ou originales soient des essences de rose ou de oud (et là, c’est très subjectif), rares sont les consommateurs qui voudront un parfum qui ne sente que ça.

Si on veut résumer, on pourrait dire que la synthèse apporte la modernité, et le naturel : la richesse.

Mais bien sûr, chers parfumistas, le débat reste ouvert! :-)

Que pensez-vous des marques qui communiquent sur les ingrédients synthétiques ? Avez-vous eu déjà affaire à un(e) conseiller(e) de vente vous vantant des parfums avec ‘des ingrédients uniquement naturels’ ?

photo d’entête issue du site Belles Molécules de Lionel Paillès, également auteur du livre Esprit de Synthèse

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13 commentaires

  1. Rousseau Fabrice :

    Bonjour, bonne année parfumée !!!
    Encore un article bien fait et qui me parle, moi qui ai le nez dans ces matières que je tente d’apprivoiser, d’aimer, de détester (ah les aldéhydes et leur dosage, ah ce cashmeran si puissant et cette hédione si plaisante !)
    Bref pour le parfum de maestro J-C Ellena, je pense qu’il s’agit de « Terre » d’Hermès, je l’ai porté aujourd’hui (je le porte peu car trop porté).
    Voiloù, c’est mon avis d’apprenti sorcier !!
    Pour compléter, je ne peux que recommander le petit livre facile d’accès sur ces molécules « Esprit de synthèse » de Lionel Paillès, une déclaration d’amour pour tous les amoureux(ses) de parfum !

  2. Laure :

    Bonjour et tous mes vœux parfumés !

    Merci pour cet article passionnant pour bien débuter l’année.

    Personnellement, j’intègre le nom de ces molécules au fur et à mesure que je les découvre dans une composition ou dans un parfum. Je me documente un petit peu, histoire de savoir de quoi il en retourne.

    Les aldéhydes ont presque formé une famille de parfums « les floraux aldéhydés » par exemple, avec comme précurseur le célèbre N°5… Plus personne ne se pose de questions sur ces molécules.

    Je préfère de loin que l’on me parle d’une molécule comme l’ambroxan ou la coumarine plutôt que de « bois flotté » ou de « peau chauffée » qui fleurissent de manière ridicule depuis quelques années… et qui sont de toute façon des molécules de synthèse.

    Concernant le Jean-Claude Ellena, je pensais à Un Jardin sur le Toit, mais je m’aperçois que la réponse de F. Rousseau est judicieuse !

    Belle soirée à vous.

    • Parfumista :

      Un Jardin sur le Toit… Bonne idée!
      Comme ce parfum est très fruité et que la plupart des notes fruitées ne peuvent être obtenues via des huiles essentielles, c’est une piste intéressante ;-)

  3. Rousseau Fabrice :

    Bonjour Laure, et bonne année !
    J’avais bien pensé aux différents « Jardins » de JC Ellena mais même dans celui que tu cites, il y a des matières naturelles pas forcement coûteuses.
    J’ai bien relu l’article, il parle « d’un parfum à l’odeur si naturelle » donc le parfum n’est peut-être pas celui que j’ai choisi ? Est-on certain qu’il parle d’un parfum réalisé pour Hermès?

    • Laure :

      Bonjour Fabrice et bonne année à toi également.

      Effectivement, il y a de la mousse de chêne dans Un Jardin sur le Toit selon la fiche de l’Osmothèque, alors que je ne soupçonnais pas sa présence dans la composition depuis les directives de l’IFRA.

      J’ai regardé la liste des créations de Jean-Claude Ellena pour Hermès et pour d’autres Maisons, ainsi que certaines compositions, mais je n’ai rien trouvé qui corresponde à 100 % à la définition du Maestro. Toutefois cette énigme me trotte dans la tête !

      • Parfumista :

        Bonjour Laure,
        Lorsque nous avons posé la même question sur notre page Facebook, la parfumeuse Anne-Sophie Behaghel écrit « Imaginez que ce soit TERRE ! ».
        En fait, c’est tout à fait possible.

          • Parfumista :

            Bonjour Laure,
            Merci de votre message.
            Attention, vous confondez Olfathèque et Osmothèque.
            Après, ce n’est pas parce qu’il y a écrit Vétiver, que ce n’est pas de l’Acétate de Vétyveryle (un ingrédient de synthèse très joli et assez onéreux) par exemple. On peut faire le même constat sur à peu près tous les ingrédients.
            Et ce n’est sans doute pas JC Ellena qui dirait le contraire, lui qui cite régulièrement des ingrédients de synthèse dans son livre Journal d’un Parfumeur.
            Notamment le pamplemousse, qu’il reconstitue avec un ingrédient de synthèse qui sent davantage le pamplemousse que l’huile essentielle de pamplemousse.
            Quand au texte sous la pyramide, il dit en fait qu’il y a une facette pamplemousse dans l’huile essentielle de vétiver. Et c’est vrai. Et il est probable que vous trouveriez que c’est encore plus vrai avec l’acétate de vétyveryle.
            Bonne soirée parfumée :-)

  4. Laure :

    Vous avez entièrement raison. Le sujet est tellement passionnant que j’en viens à confondre dans mon élan Osmothèque et Olfathèque !

    On reste sur Terre ;)

    Bonne soirée parfumée à vous également :)

  5. Egg :

    Bonjour à tous,

    A mon avis il est difficile que ce soit Terrre d’Hermès en raison de la forte présence d’agrumes et vetyver, non remplaçables par des molécules synthétiques.
    Je m’inclinerais plutôt pour un des Jardins, peut-être Sur le Toit ou Méditerranée, qui partent sur les fruits et les notes vertes / figue, typiquement synthétiques.

    • Parfumista :

      Bonjour Egg,
      Pour les agrumes, c’est plutôt vrai mais JC Ellena reconnaît dans son livre avoir recours à la synthèse pour eux aussi de temps en temps. Et les molécules présentes dans les huiles essentielles (acétate de linalyle présent dans la bergamote, limonène dans l’orange notamment…) existent tout à fait dans la palette du parfumeur.
      Quand à l’acétate de vétyvéryle, il remplace assez bien et très souvent le vétiver naturel.
      Mais bon, c’est peut-être un Jardin, c’est possible.
      Bien à vous :-)

  6. Rousseau Fabrice :

    Waouh, quel débat !!
    Au final, Terre d’Hermès pourrait vraiment correspondre à la description et c’est vrai qu’il existe toute une palette de matières disponibles qui parfois font presque plus naturelles que les vraies. Je viens d’avoir une reconstitution de styrax d’IFF qui sent presque aussi bon que mon styrax (encens de couleur grise à l’odeur divine) que j’ai à faire brûler, un poil amandé peut être?
    Pour les agrumes, il existe beaucoup de matières, plus puissantes qui permettent de compléter les naturelles pour les rendre plus fortes ou les faire durer. Il faut sentir du citral et son côté sucette au citron qui vous envahit.
    Souvent ces matières n’ont pas autant de facettes que des ingrédients naturels mais parfois les matières naturelles sont « polluées » par des facettes trop présentes que l’on ne désire pas forcement (le côté terreux dans le patchouli par exemple même si je l’aime, il peut déranger pour certaines compositions). Et la si la qualité des matières et leur distillation permet d’avoir de réelles différences, les efforts faits par les « fabricants de matières » pour en tirer la substantielle moelle rend parfois des services au parfumeur… et à la parfumerie en général !
    Va pour Terre d’Hermès, le premier ou la première qui rencontre Jean Claude lui pose la question, d’accord ? Un rêve pour moi….

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