Parfumeur chez IFF, Juliette Karagueuzoglou s’est confiée à Parfumista. Bonnes et mauvaises odeurs, avenir de la parfumerie, sources d’inspiration… Elle nous dit tout.

juliette karagueuzoglou

1/ Bonjour Juliette, pouvez-vous nous parler de votre première rencontre avec le parfum ?
Les odeurs font partie de ma vie depuis toujours. J’ai toujours décrit mon environnement grâce aux odeurs et je garde au fond de moi de très belles émotions olfactives ressenties dès l’enfance. J’ai été très touchée enfant par les odeurs de l’Afrique, la terre chaude, les fruits très mûrs, l’odeur de l’air saturé de chaleur dès la sortie de l’avion qui remplit les poumons… J’ai aussi eu pour réveille-matin le parfum de mon père qui se parfumait avec Drakkar Noir quand j’étais enfant et dont les effluves venaient me réveiller.

2/ Vous souvenez-vous de votre première création ? 
Une de mes premières créations c’est un accord que j’avais fait pour mon mari. Une rose orientale masculine, qui est le point de départ de L’Homme d’Yves Saint Laurent et de tous ses descendants.

3/ A titre personnel, dans la vie de tous les jours quelles odeurs vous font vibrer ?
J’aime me balader le nez au vent, sans a priori, et suivre les pistes olfactives. C’est assez amusant parfois de pister une odeur dans la rue, de la deviner, de la retrouver, de la décrire et parfois d’avoir des surprises. Il m’est déjà arrivé, plus jeune, d’aborder des gens pour leur demander ce qu’ils portaient parce que la curiosité était trop forte.

4/ Y a-t-il à l’inverse des odeurs que vous aimez moins ou pas ?
Le sens olfactif est passionnant ; il y a de « bonnes » odeurs sur lesquelles tout le monde s’accorde assez facilement. Puis il y a ce que j’appelle la famille des incompris : des odeurs désagréables qui pourtant jouent un rôle capital dans la vie, sans lesquelles le parfum n’est rien. Et parfois il y a de l’addiction dans celles-ci aussi. Elles nous rappellent surement l’essence même de la vie.

5/ Quel est votre coup de cœur olfactif du moment ? 
J’ai une nouvelle passion boisée : le bois de chêne. Un ingrédient que nous venons de faire rentrer dans notre catalogue de matières premières chez IFF. C’est un extrait CO2 de bois de chêne, affiné par nos laboratoires de recherche LMR*, qui offre les notes boisées crémeuses contenues dans les tonneaux de vin et de whisky. J’ai eu la chance d’aller observer la filière, avec tout d’abord la coupe du bois de chêne qui part ensuite à la merranderie** pour y être taillé. Les merrains de chêne sont ensuite assemblés et chauffés de manière très artisanale pour fabriquer des fûts. Nous récupérons les copeaux de bois éliminés lors de la taille pour créer cet extrait en reproduisant auparavant la chauffe qui permet de faire ressortir les arômes du bois. Dans cet extrait, on y retrouve des notes crémeuses lactées presque noix de coco, des facettes fruitées, une facette boisée intense, une note vanillée un peu animale. Une splendeur au masculin comme au féminin.

parfums juliette karagueuzoglou

Patchouli Aromatique (Lancôme), Verveine Utopie (Roger & Gallet), Sparkling Secret (Viktor & Rolf), Un Air de Bretagne (L’Artisan Parfumeur) et Mademoiselle Rochas Couture, nouveauté 2019 très différente de la fragrance originale.

6/ En tant que créatrice, quelles sont vos influences ?
Tout m’influence. Je suis de nature curieuse, j’aime les nouveautés, comprendre ce qui plaît ici et là. Ce monde est tellement riche. Les voyages sont bien sûr l’occasion de croiser de nouveaux thèmes mais il y a aussi des découvertes tout près de nous, dans certaines associations culinaires, des assemblages inédits, des ingrédients réinventés. Je dois dire que je ne m’ennuie jamais.

7/ En matière de voyages, pouvez-vous nous parler d’une destination qui vous a enthousiasmée… voire inspiré un parfum ?
J’ai eu la chance d’aller à Madagascar avec LMR découvrir les richesses de ce pays incroyable avec une végétation luxuriante. Là-bas nous récoltons la cannelle, le poivre rose, le géranium, la vanille, l’ylang ylang, le poivre noir ainsi que deux de mes matières premières préférées : le gingembre et le patchouli. La qualité de gingembre que nous distillons là-bas auprès de nos partenaires locaux est une qualité très spéciale distillée juste après la récolte qui révèle les facettes les plus juteuses et salivantes du gingembre. Quant au patchouli, il est cultivé sur un îlot auquel on accède en barque manœuvrée à la pagaie. Une expérience incroyable, la traversée sous la pluie, la découverte des plants de patchouli à l’ombre des arbres d’acacias sur lesquels s’accrochent les graines de poivre. La distillation des feuilles de patchouli sur l’îlot, puis les fûts d’huile essentielle qui repartent en barque… Ce fut une expérience magique et inoubliable. Cette rencontre avec le patchouli m’a inspiré un parfum pour la ligne Maison Lancôme, Patchouli Aromatique.

8/ Quelles tendances voyez-vous pour les parfums demain ?
Nous sommes à un moment charnière pour l’industrie du parfum. Les consommateurs sont devenus très exigeants et une partie d’entre eux a choisi de consommer différemment. Notre rôle est d’accompagner nos partenaires, les marques, pour pouvoir répondre à ces attentes.

9 / Vous voulez parler de parfums plus verts, plus vertueux ?
Nous travaillons en étroite relation avec nos chercheurs aux États-Unis pour imaginer en effet des manières plus vertes de produire nos molécules. Nous continuons à développer avec les chercheurs agronomes de chez LMR des filières de matières premières naturelles en augmentant activement nos partenariats partout dans le monde pour enrichir notre palette d’ingrédients durables et ultra qualitatifs, 100 % purs et naturels, tel que décidé il y a plus de 30 ans par Monique Rémy.

tuxedo vinyle yves saint laurent

Tuxedo (Epices Patchouli) et Vinyle (Immortelle Myrrhe), deux parfums créés pour la ligne Le Vestiaire des Parfums d’Yves Saint Laurent. NB : Tuxedo est le nom anglais pour un smoking.

10/ Quelles personnalités du monde de la mode et du parfum admirez-vous ?
Je dois dire que j’ai un penchant très prononcé pour Monsieur Saint Laurent, qui est pour moi une des figures essentielles de l’élégance à la française. Je me sens très très chanceuse d’avoir pu créer pour la collection Le Vestiaire des Parfums. J’aurais tellement aimé le rencontrer ! Il y a des créateurs hyper intéressants à suivre aujourd’hui et nous travaillons d’ailleurs tous les ans avec les élèves de dernière année de l’ENSAD*** pour leur créer un parfum sur mesure en lien avec leur collection.

11/ Juliette Karagueuzoglou, quel est votre luxe à vous ?
Le temps.

12/ Si vous n’aviez pas été parfumeur, quel autre métier auriez-vous rêvé d’exercer ?
Je crois que j’aurais été fleuriste. J’adore les créations florales, certains stylistes floraux repensent si bien les bouquets. Il y a des merveilles. Ou carrément chanteuse de rock si on part dans le fantastique !

 

(*) Laboratoire Monique Rémy, société d’ingrédients naturels pour la parfumerie, rachetée par IFF en 2000

(**) fabrication des merrains, pièces de chêne rectangulaires permettant la confection de tonneaux

(***) Ecole nationale supérieure des Arts Décoratifs : école d’art, de design et de stylisme créée en 1766

 

Et vous, connaissiez-vous Juliette ? Quel parfum ou tendance olfactive évoqué(e) ici vous tente le plus ?

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4 commentaires à “Interview parfumée : Juliette Karagueuzoglou

  1. Daniel

    Bonjour,
    Je connais Juliette au travers d’une de ses créations pour Costume National qui est Costume National 21. Un parfum lacté, saupoudré de douces épices, infusé de pétales de fleurs d’oranger, de safran et de résines ambrées.
    Une création d’une pureté et d’une douceur infinie.

    1. Parfumista

      Bonjour Daniel, merci de votre message.
      Oui, une bien jolie fragrance d’une marque dont on entend peu parler !
      A bientôt sur Parfumista

  2. Laure

    Quelle interview passionnante, merci !
    La tendance verte m’intéresse beaucoup, je pense qu’elle a de l’avenir en parfumerie, après avoir été quelque peu délaissée.

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