Pas encore trente ans, mais déjà de jolies créations à son actif, Patrice Revillard nous parle de son activité de parfumeur indépendant. Un choix épanouissant avec ses joies, ses avantages mais aussi ses obstacles.

patrice revillard parfumista

1/ Bonjour Patrice, pouvez-vous nous raconter comment le parfum est entré dans votre vie ?
Il y est rentré de plusieurs façons mais l’élément déclencheur je crois, c’est l’un de mes premiers amours : les fleurs ! Les plantes en général même. Je suis passionné de botanique et de jardinage. Plus jeune, quand je n’habitais pas encore à Paris, j’avais chez mes parents toute une partie du jardin où je pouvais m’adonner à ma passion. J’y plantais plein de spécimens achetés à droite à gauche, glanés pendant mes voyages ou récupérés dans la campagne alentour. J’aime, dans un jardin, mêler des plantes locales à des plantes plus exotiques. Elles ont toutes leur beauté pour qui sait s’y attarder. Un jour, j’ai découvert un catalogue de vente de rosiers par correspondance dans lequel les roses étaient présentées par variétés, par coloris, et, chose incroyable et inédite pour moi à ce moment-là, par leur parfum. Pour les plus intéressantes, il était décomposé en différentes notes sous forme d’une pyramide tête/cœur/fond. Incroyable ! Une nouvelle dimension d’appréhension et d’appréciation des roses, et plus largement des fleurs, s’offrait à moi. Ce fut le déclic. A partir de ce moment-là j’ai été obsédé par les odeurs.

2/ Vous souvenez-vous de votre première création ?
Oui je m’en souviens bien, c’était une eau de cologne. C’était en première année à l’École Supérieure du Parfum. Elle n’avait rien de bien fameux, il fallait qu’elle soit classique, Académique en somme. Mais c’était la phase d’apprentissage. Il faut bien commencer un jour, et c’est fabuleux de se voir composer pour la première fois ! Ma première création pour un client est plus récente en revanche. Je l’ai composée en 2017 au sein de Maelstrom, en binôme avec mon associée Marie. Un parfum d’ambiance à quatre mains donc, et à trois nez, avec Yohan Cervi à l’évaluation. Une fleur d’oranger boisée et vanillée qui parfume les boutiques d’une grande marque de joaillerie.

3/ Quels défis devez-vous relever en tant que parfumeur indépendant ?
Le principal défi était de me lancer en indépendant directement après mes études, sans passer par une maison de composition avant. Il faut donc faire ses preuves et prouver sa légitimité. Ça parait bête dit comme ça, mais il faut trouver des clients également. Et au début, il faut compter sur ceux qui vous font confiance. Ceux qui sont prêts à miser sur des jeunes nouveaux venus un peu de nulle part. Et il n’y a pas un jour où, avec mes associés, on ne pense pas à ces personnes qui nous ont donné notre chance et nous ont fait confiance. Et il y avait aussi le challenge de se lancer seul. Car qui dit indépendant dit autonome, et même si c’est valable dans tous les domaines d’activité, dans un métier de création comme celui de parfumeur, il y a des doutes, des incertitudes et des pièges constamment. Et donc être seul n’est pas forcément bénéfique. Mais comme l’est, à l’inverse, la multiplication du nombre d’intermédiaires. C’est pour ça que nous nous sommes lancés à trois.

4/ En tant que créateur, quelles sont vos sources d’inspiration ?
Je me nourris de tout. Des arts en général. De la nature surtout. Des plantes, évidemment ! Et puis des matières elles-mêmes aussi. Ce sont elles qui peuvent être l’idée de départ d’une création. Enfin, certains de nos clients arrivent avec des briefs faits d’idées très stimulantes et assez imagées pour me parler tout de suite et me laisser entrevoir des pistes de travail.

5/ L’histoire du parfum vous passionne également. A quelle époque auriez-vous aimé vivre et pourquoi ?
J’aime l’histoire du parfum, l’Histoire en général, et diverses époques qui la composent, mais je suis très bien dans mon époque. On pourrait rêver de vivre dans certaines d’entre elles, mais je trouve qu’en les regardant avec notre œil actuel, a posteriori, on se rend compte de tous les aspects négatifs qui les composent également. A la limite, concernant mon métier, j’aurais peut-être préféré arriver il y a 10 ou 20 ans. Pour bénéficier de toutes les innovations techniques et technologiques mais d’une période un peu plus effervescente et pleine d’audace.

L'Iris de Fath

6/ En 2018, vous avez fait renaître de ses cendres le mythique Iris Gris de Jacques Fath. Quelles difficultés avez-vous rencontrées au cours de ce projet aussi incroyable qu’exaltant ?
La principale difficulté était de reproduire une version fidèle de l’Iris Gris d’origine sans en avoir la formule à disposition. Seulement en sentant la repesée de l’Osmothèque par Jean Kerléo, ou bien des versions vintage, et donc altérées, contenues dans des flacons d’origine et détenues par des collectionneurs. Il faut faire une sorte de tri mental, de synthèse des informations, et bien sûr se mettre dans la peau d’un parfumeur des années 40 ! Et puis après coup, une fois que le parfum est sorti, il a fallu faire face à la critique. J’ai lu des tas de choses touchantes, incroyablement belles, gentilles et attentionnées. Et d’autres plus acerbes bien évidemment, et assez gratuites, donnant la leçon sur comment faire, ce qu’il manque dans la reconstitution et comment doit être fait un vrai Iris Gris. Des remarques venant de personnes qui ne semblent connaître ce parfum que bien peu au final. C’est un peu le jeu aussi, quand on s’attaque à un tel mythe.

7/ Vous avez récemment créé Oranzo sous la direction de Sylvaine Delacourte, une fleur d’oranger fraîche et lumineuse. Quelles émotions associez-vous à cette fleur ?
Pour moi la fleur d’oranger c’est l’optimisme, l’assurance et l’amitié. C’est une fleur qui rassemble et qui plaît assez facilement car elle est inscrite profondément et pour diverses raisons dans beaucoup de cultures. Un peu comme la vanille par exemple. C’est une fleur qui peut prendre des aspects frais et fusants, presque métalliques quand elle se fait néroli, ou plus profonde, intrigante et séductrice quand elle se rapproche de l’absolu que l’on utilise en parfumerie.

8/ Quelles sont vos obsessions du moment ?
Je dirais les muscs. Mais comme depuis toujours : j’aime jouer avec leurs qualités olfactives et techniques pour donner la juste signature et la juste texture à mes compositions. Comme ils ne donnent pas de vraie odeur à une composition, on peut penser qu’on peut les doser aléatoirement. Pourtant c’est tout le contraire ! Ils peuvent être magiques s’ils sont bien pensés et agencés, ou inversement être catastrophiques s’ils nous échappent. Les muscs, c’est un peu un casse-tête. Sinon, j’avoue être un peu obsédé par le patchouli depuis quelque temps. J’essaie d’en tirer les facettes les plus minérales et charnelles, qui vibrent sur peau et créent des auras incroyables. J’aime l’aura que crée le patchouli sur la peau.

9/ Quels conseils donneriez-vous à un jeune qui souhaiterait se diriger vers des études de parfumerie ?
Il faut suivre ses envies et ses rêves, évidemment, ça c’est indéniable. Mais il faut surtout avoir en tête qu’entre une passion et un métier peut s’élever un mur, qu’on appelle « réalité du travail » et sur lequel peut s’écraser la vision que l’on a de la profession que l’on convoite. C’est valable pour tous les métiers mais cela ne doit en aucun cas empêcher de voir la dimension épanouissante et stimulante. C’est l’optimisme, l’envie et la motivation qui peuvent créer autant d’échelles que nécessaires pour passer ce mur. La parfumerie est un métier très compétitif, avec beaucoup de demandes et peu d’élus. Ça ne doit en rien démotiver, il faut juste le savoir à l’avance !

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Oranzo (Sylvaine Delacourte), Swing Feather (Nolença) : quelques créations récentes de Patrice Revillard

10/ Quelles tendances originales voyez-vous pour la parfumerie de demain ?
J’aime l’émergence depuis quelques années maintenant des notes minérales. Elles me parlent. Elles avaient trop été délaissées ou ignorées. Tout comme les notes salées. Pas marines, mais purement salées, qui vont pour moi de pair avec les notes minérales. Cela pourrait provoquer un engouement pour les notes gustatives salées, comme peut l’être la livèche, la graine de céleri ou le riz par exemple.

11/ Quel est votre luxe à vous ?
Mon luxe c’est d’avoir créé ma société avec des amis, pour faire le métier dont je rêvais et pour me réveiller chaque matin avec la même envie d’aller travailler. Mais comme tout luxe, ça ne coûte pas rien, et en l’occurrence ici ça se compte en énergie, en questionnements constants et en soucis propres à la vie d’entrepreneur.

 

Connaissiez-vous Patrice Revillard ? Quel parfum ou tendance olfactive évoqué(e) ici vous tente le plus ?

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2 commentaires à “Interview parfumée : Patrice Revillard

  1. Laure

    Bravo Patrice, que de chemin parcouru !
    Oranzo est tentant et bien sûr l’Iris de Fath.
    Bonne continuation pour tes projets parfumés !

  2. Marie-Solange Galzy

    Bravo à Patrice Revillard !
    Un talent confirmé et que de promesses à venir…
    Bravo aussi à Kathleen alias Scentifolia pour cette interview fabuleuse.

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