Parfumeuse musicienne, Clémentine Humeau est une créatrice aux multiples talents. Elle nous fait découvrir son parfum-roman, La Croisée des Sillages, une œuvre double conçue comme un labyrinthe sensoriel. Marie-Solange Galzy est allée à sa rencontre.

1. Bonjour Clémentine, pourriez-vous nous expliquer comment de musicienne hautboïste, on devient créatrice de parfums et maintenant écrivaine ?

En réalité, c’est un chemin que j’ai tracé. Issue d’une famille de musiciens, j’ai choisi d’être hautboïste et d’expérimenter l’écoute musicale dans différents orchestres européens tout au long de ma carrière. J’ai ainsi appris le vivre ensemble et l’écoute humaine, qui ne se limite pas à écouter seulement avec les oreilles. Puis, à la naissance de mon premier enfant, j’ai souhaité rester auprès de lui et j’ai bifurqué vers le parfum.

2. Prendre un autre chemin créatif, en somme ?

En fait, ce n’est pas une rupture mais plutôt une continuité. Déjà enfant, j’étais très sensible aux odeurs : je me souviens de ma grand-mère, artiste peintre, qui me traînait dans les champs de lavande qu’elle peignait durant de longues heures. Là, au plus près de la terre provençale, en l’attendant longuement, j’ai commencé à collectionner les odeurs et à aiguiser mes sens. Cependant, c’est la mort tragique de mon oncle Domi, à qui je dédie d’ailleurs mon Parfum-Roman, qui m’a fait prendre conscience de la précarité de notre existence et m’a fait me lancer.

3. Comment le parfum, la musique et l’écriture se font-ils écho ?

Pour moi, bien plus que le visuel, l’odorat est un sens égal à l’ouïe par son côté impalpable et vibratoire. C’est pour cela que j’ai choisi de le travailler. Même si son expressivité est différente, le fond reste le même : le parfum et la musique veulent tous les deux partager et donner de l’émotion.

Quant à l’écriture, elle m’a aussi toujours accompagnée. Musicienne, je notais déjà dans des petits carnets, comme ceux que je décris dans le roman, toutes mes perceptions du monde. Les couleurs, les sons, les odeurs, les sensations du corps, mes découvertes culinaires au cours de mes voyages… je suis une bonne vivante !

4. Et puis, vous avez décidé d’écrire sur le parfum ?

Aujourd’hui, le fait d’être parfumeur m’oblige aussi à écrire. Pour mémoriser un solfège olfactif si dense, le parfumeur utilise des descripteurs, c’est à dire des mots pour développer sa mémoire. L’envie de nommer les odeurs en utilisant les mots de nos ressentis développe forcément une plume, littéraire ou pas.

5. Ce roman vous a permis d’explorer votre sensorialité. Pouvez-vous nous en expliquer la genèse ?

En effet, j’ai mis beaucoup de moi dans ce roman. Je l’ai construit petit à petit, comme un patchwork, sur cinq longues années. J’ai réuni tous mes carnets et sélectionné des passages qui me semblaient appropriés pour me raconter, car finalement l’écriture est une forme thérapeutique pour se raconter soi-même. J’ai mis une part de moi-même dans chaque personnage, Abel, le héros, c’est un peu moi, Lili Blanche, sa quête amoureuse, c’est aussi moi.

6. Mais c’est un roman olfactif et pas seulement un récit personnel ?

Dans ce livre j’ai eu envie de parler de mon métier de parfumeur mais aussi de la sensation de mal-être que l’on peut ressentir parfois dans la vie. Le mal-être de son corps, avec la perte de sa sensorialité qui fait que l’on se sente seul, à côté de la plaque.

Mon héros Abel, frappé d’anosmie, dérive seul dans un monde immobile, un monde opaque, tel un naufragé. Lili quant à elle est enchaînée à de faux-semblants qui l’empêchent d’être elle-même, de vivre sa sensualité. Ces deux personnages vont peu à peu se réapproprier leurs corps et se rencontrer, le parfum matérialise leur histoire.

7. Comment avez-vous créé le parfum associé au roman ?

C’est difficile de se donner un brief à soi-même. Dans le roman, il y a beaucoup de descriptions olfactives. En fait j’ai composé douze parfums que j’ai modifiés encore et encore pour faire toujours mieux. Mais en corrigeant, on perd en spontanéité ! Finalement, en faisant voter à l’aveugle, c’est la première version du treizième parfum qui a le plus plu.

Cette création a des imperfections, elle n’est pas exactement comme je l’imaginais. Je me suis d’abord dit tant pis, le parfum a parlé. Puis je me suis dit tant mieux, car cela va avec le roman qui est ouvert sur une histoire à venir. J’ai traité ce parfum pour qu’il devienne semblable à un personnage du roman.

8. Est-ce le parfum d’Abel ou celui de Lili ? 

En réalité, ce que j’ai souhaité exprimer dans ce parfum, c’est le début de cette rencontre où tout est possible. C’est un arbre au croisement de ces deux sillages. Mon parfum, c’est un peu l’expérience d’Abel avec l’humus, l’arbre : le fir balsam y est très présent. C’est aussi toute l’expérience de Lili, avec le côté floral, épicé, charnel.

En croisant les deux expériences, j’en ai fait un parfum qui raconte le début d’une histoire d’amour, qui est la fin d’un roman mais qui va pouvoir se prolonger ensuite. Le parfum est donc incarné dans une histoire, il fait partie de son cheminement. L’idée me plaît car je trouve qu’on traite parfois le parfum de façon trop marketing. Je pense qu’on peut raconter un parfum, l’incarner, lui donner chair avec de la poésie et des sensations vécues.

9. Votre histoire est semblable à un conte où les cinq sens se mêlent à la féérie et au symbolisme. Jo, l’ami d’Abel, photographie des dormeurs sous un grand cèdre du Liban. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi cet arbre quasi sacré est aussi un personnage clé du roman ?

Je me suis toujours émerveillée de ce qu’il se passait dans la tête des dormeurs. J’aime croire que notre environnement naturel puisse créer des synchronicités avec ce que l’on vit et puisse nous apporter des messages. Lorsque je vivais à Tours, j’allais souvent me détendre sous un grand cèdre du Liban dont la hauteur et la force m’impressionnaient. Je m’y suis même endormie en vivant des images mentales.

10. D’où son nom de Grand Chaman ? Comme dans le poème Correspondances de Baudelaire, la Nature est-elle un « vivant pilier » ?

Oui, sans doute ce nom m’est venu de mon expérience. Ce que j’aime raconter avec la Nature, ce sont les synchronicités, qui font que parfois, on peut s’endormir sous un arbre et se réveiller différent. L’arbre nous permet de faire passer ce qui est dans notre inconscient dans la conscience.

11. Vous décrivez le parfum comme un révélateur d’empreinte qui permet de reprendre goût à la vie. Le parfum, considéré souvent de nature chimérique, est-il en réalité vital ?

En tant que parfumeur, j’ose espérer qu’il le soit, que le parfum ne soit pas juste un apparat. Cela donne un sens à mon métier. J’aime croire qu’en laissant son empreinte, un parfum puisse nous amener vers des expériences sensorielles qu’on n’aurait pas imaginées, de nouveaux horizons. Qu’il soit un pouvoir, comme les parfums initiaux étaient un médium entre le ciel et la terre.

Connaissiez-vous Clémentine Humeau ? Que vous inspire son parcours ?

Lire aussi le second volet de cette interview. Vous y découvrirez l’exposition nomade et immersive consacrée au parfum-roman.

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3 commentaires à “Interview parfumée : Clémentine Humeau, à la croisée des talents

  1. Daniel

    Très passionnant !
    J’ai adoré cette interview, il me tarde de découvrir la suite…

  2. Philippe Boulland

    Bonjour,
    C’est un parcours remarquable présenté subtilement dans cet interview, un univers où se mêlent la musique, les notes portées par les parfums et les mots.
    Merci de ce partage admirable

  3. Laure

    Je suis émerveillée devant un tel parcours… parfum, musique, écriture se complètent.

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